Anno 2013

Anno 1404, vue du port d’un joueur

Comme on ne voit toujours pas, dans les médias dits « mainstream », d’articles de fond analysant objectivement la situation de la Grèce (mais ce pays n’existe plus dans nos ploutocraties), je lis toujours avec ferveur l’excellent blog Greek Crisis de l’historien ethnologue Panagiotis Grigoriou. En Grèce donc, la troïka financière, ce pouvoir non élu soi-disant compétent (?), est en train de découvrir avec surprise ce que Roosevelt avait compris en son temps, et que tous les économistes connaissant leur sujet (pas les guignols politiques ou télévisuels ploutocrates, donc) prédisent depuis 2008, soit :

Pratiquer l’austérité à don’f, baisser les salaires à don’f et monter les impôts et les taxes à don’f, ça donne une population qui :

1/ perd son outil de travail et n’en retrouve pas d’autre, 2/ crée et consomme de moins en moins, 3/ ne peut plus se soigner, 4/ ne paie plus ses impôts pour pouvoir simplement bouffer.

Les Grecs en sont au point 4. La prochaine étape, c’est à dire mettre la population devant l’alternative formidable de mourir de faim et de maladie ou de se suicider, préfigure en général, d’après tous les livres d’Histoire que j’ai lus, une révolte (selon la police) ou une révolution (selon les organisateurs). Et qui dit révolution dit ensuite, et le plus souvent, dictature. En attendant, pendant qu’on discutaille du « droit » à l’enfant ici, le droit de grève est menacé en Grèce, y compris quand les gens qui refusent de travailler, comme les marins du Pirée ces jours-ci, n’ont pas été payés depuis six mois. On est donc assez proche de l’esclavage (je ne vois pas comment appeler ça autrement), ce qui n’arrangera pas tellement les affaires du pays. Car, que je sache, les morts et les esclaves ne consomment pas autre chose que les racines des pissenlits ou leur sueur. Ce n’est donc pas ça qui va rembourser une dette devenue absurde, et ce même si les traders se mettent à coter en bourse ces deux valeurs (les racines de pissenlits et la sueur).

En France, le gouvernement n’a pas augmenté les salaires, mais a trouvé bon d’augmenter taxes et impôts – au point que nous venons de repasser, sur ces questions, devant la Suède (qui elle, n’est pas en crise). En conséquence, la perte de l’outil de travail s’accélère, la consommation baisse, le soin est menacé, et m’est avis que les recettes des impôts vont diminuer. Je salue donc ce souci d’harmonisation européenne extrêmement ambitieux qui fait que le gouvernement découvre (avec surprise) que la crise s’aggrave chez nous, et fait que l’Allemagne découvre (avec surprise) ce que Roosevelt avait compris en son temps, et que tous les économistes de qualité (bis) prédisent depuis 2008, soit :

Quand partenaire économique de toi perdre ses industries et ses consommateurs, toi plus pouvoir vendre à lui tes machins, et toi commencer à te ronger les ongles. (Ça bête, hein ? Bah voui.)

Anno 1404 est un magnifique jeu vidéo sorti chez Ubisoft il y a quelques années. En plus de son graphisme splendide, je le recommande à tous ceux qui voudraient faire « de l’économie pour les nuls » (après, vous pourrez lire Paul Jorion sans problème). On y crée une ville sur une île, et on tente de la faire fonctionner au mieux, en sachant tirer parti des ressources naturelles du lieu et en commerçant avec ses voisins. Assez vite, on réalise qu’affamer une population, ou que faire la guerre à des gens plus forts que vous, ne remplit non seulement pas vos caisses, mais les vide. On se rend compte aussi qu’épuiser ses propres ressources n’est pas un bon plan pour rester indépendant, et qu’emprunter ensuite aux autres s’avère vite un problème. Bref, on apprend tout ce que les grandes écoles de commerce et de politique ne semblent plus, apparemment, faire entrer dans les cervelles de ce que sont devenues nos « élites » : un peuple qui « rapporte » est un peuple en bonne santé qui s’enrichit suffisamment pour épargner et consommer.

Par souci humaniste, j’enverrais bien une caisse d’« Anno 1404 » aux gestionnaires mirifiques de nos gouvernements, et une autre à ceux de la Commission Européenne, mais je suis pessimiste : comme Groucho Marx, j’ai tendance à penser qu’ils sont tous en état de mort cérébrale, ou que ma montre est arrêtée.

Tant pis.

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20 Commentaires

  1. Posted 15 février 2013 at 21 h 33 min by Zoë Lucider | Permalink

    Eh oui! Ça fait des années que je dis que le capitalisme ne scie pas seulement la branche mais le tronc où se prélassait son fondement. Tous ces zozos qui mettent en théorie un principe absurde : toujours plus de profit, s’aperçoivent quand ils n’ont pas le nez rivé sur leurs cours de la bourse dans lesquels ils ont ajouté les produits de première nécessité ces criminels, tout soudain, certains se réveillent (même des qui nuisaient au sein du FMI dis donc) et il crient au loup. On s’a trompé dans nos calculs, on s’a gourré avec nos modèles mathématiques. Crétins de chez connards. En attendant les dégâts de ces deux dernières décennies sont invraisemblables. Après les pays dits (on se fout de qui?) en voie de développement, leur merveilleuse théorie est en train de laminer les économies florissantes de l’Europe pendant qu’elle a transformé en esclaves les 4/5 émes de la planète.
    Il y en a qui veulent instituer un tribunal des fauteurs de crise. Ce serait aussi urgent que le TPI des génocides rwandais ou serbes. Mais voilà, ceux qui ont les mains sur les manettes, les vieux rednecks armés à don’f, on ne va pas les décaniller de sitôt. Seule la faucheuse peut nous en débarrasser, mais la relève aux dents bien longues et acérées est déjà en place. Me dégoûte tout ça.
    Très bon ton billet.

    • Posted 16 février 2013 at 11 h 29 min by Sophie K. | Permalink

      Ah question réveil, quand je vois un Greenspan qui dit en gros « oh ben j’savais pas », ou l’un des mecs (j’ai oublié son nom) qui a fait le forcing, en 99, pour faire sauter le Glass-Steagall Act faire maintenant le forcing inverse pour qu’on le rétablisse, j’ai envie de taper. Que ces types n’aient pas réalisé qu’en favorisant les spéculations et en cassant les industries, on pétait aussi ceux qui les faisaient vivre, c’est à dire nous tous, me fascine. Au début, on se dit que c’est du machiavélisme, un plan néo-fasciste genre 1984 d’Orwell, ou Metropolis de Lang, et en fait non, ce ne serait que de la bêtise pure et dure et du « court-termisme » – mais, côté Américain, que peut-on attendre de gens qui mettent sur leurs biftons « In God we trust » tout en ne songeant qu’au profit ?
      Je me demande ce qui fait le plus froid dans le dos, finalement : le machiavélisme de quelques uns, ou la connerie profonde de l’ensemble ?
      Enfin, le résultat est le même grâce à ces deux facteurs. A force de « truster » Dieu et le pognon, ces gens tuent.

  2. Posted 15 février 2013 at 23 h 33 min by patrick verroust | Permalink

    J’ai lu aujourd’hui que l’interdiction de fait de penser ses actes et leurs conséquences était la règle chez les traders et qu’il était impossible d’alerter sur les risques potentiels. Ce serait une explication de la crise financière
    icon_sad

    • Posted 16 février 2013 at 11 h 34 min by Sophie K. | Permalink

      Oui, j’ai lu le même papier dans Le Monde : séparation des tâches, du coup, aucune vision de l’ensemble, et le petit rat fait juste ce qu’on lui dit avant de rentrer se coucher sans sa banlieue. (Hannah Arendt en avait parlé, c’est exactement ça, la banalisation du mal, ça marche aussi très bien pour le trading et les finances – surtout que ces univers sont déjà, par nature, amoraux.)

  3. Posted 16 février 2013 at 9 h 06 min by patrick verroust | Permalink

    Quant au fond, mes études m’ont convaincus que l’enrichissement des classes moyennes étaient éphémères et que leurs richesses leurs seraient repris , qu’après le plein emploi, le système économique fonctionnerait avec un tourniquet d’affidés regroupés en réseaux .
    Par ailleurs, les problématiques de l’emploi et de la redistribution des revenus liées aux gains de productivité étaient, soigneusement , occultées. Le système devaient générer emplois et formations « ad hoc » par un miracle matérialiste.Les mots « croissance  » et augmentation du PIB étaient les sacro- saintes médications alors qu’il était évident que l’émergence légitime des économies asiatiques allaient casser les coûts de main d’oeuvre….Je ne vais pas faire la liste de toutes les impasses, elles sont trop nombreuses et il suffit d’une pour être piégée…Nous le sommes bel et bien. En ce qui concerne l’endettement, les alertes furent données à ceux qui étaient ou qui sont aux manettes, en vain…. icon_eek

    • Posted 16 février 2013 at 11 h 45 min by Sophie K. | Permalink

      Tu as raison, le fait que les métiers (je hais le mot « emploi », il dit déjà tout) disparaissent avait été pris en compte par pas mal de penseurs de l’économie, même au début de l’industrialisation. Mais le niveau intellectuel des décideurs moyens est toujours trop bas et à la traîne, décidément. Malgré ceux qui les avertissent, ils ne prévoient pas, se contentent de réagir, et le font évidemment sur des modèles périmés. Rien que le mot « croissance » ne veut plus rien dire, et pourtant, qu’est-ce qu’on l’entend !

      Vivement la sortie des imprimantes 3D pour le grand public, moi j’dis. Quand on se réappropriera les outils de travail et de création, on leur foutra leur tannée, à ces mammouths.

  4. Posted 16 février 2013 at 11 h 53 min by Sophie K. | Permalink

    Quant à Ayrault et consorts, ils m’horripilent. Petit à petit, ce gouvernement fait tout l’inverse de ce qu’il avait promis à ses électeurs (mais qui est surpris de cette trahison ? Le mensonge du départ était évident !). Quand j’entends des trucs du type « la crise est derrière nous » et qu’ensuite, à peine 15 jours plus tard, on nous dit « ah ben non elle est toujours là, c’est bizarre » (on nous fait le coup depuis 2008, quand même !), je m’dis bon, c’est foutu, à force de jouer aux cons, ils le sont vraiment tous devenus. Je n’arrive pas à comprendre comment ces gens, de droite ou de gauche, peuvent nous mépriser autant.

  5. Posted 17 février 2013 at 20 h 43 min by patrick verroust | Permalink

    Je ne suis pas sur que la technologie 3 D, change grand chose,mais expliques moi!
    Il y a deux dimensions essentielles, la verticale, toujours rester debout et la dimension intérieure, gagner en épaisseur…Je dis çà ,en gros, en évitant de m’aigrir…C’est vrai, Mince!
    Bonsoir, tristesse!
    icon_snif

  6. Posted 17 février 2013 at 23 h 43 min by solko | Permalink

    « Consolons-nous au moins, car nous finirons nos jours moins idiots que ceux qui parmi nous, nous ont quittés avant 2010, c’est-à-dire avant-guerre.  »
    ‘Greek Crisis », fiasco, 10 2 2013

    • Posted 18 février 2013 at 11 h 04 min by Sophie K. | Permalink

      Oui…
      Je bosserais au gouvernement grec, j’aurais honte. Car eux, ils sont fort bien payés, en plus…

  7. Posted 18 février 2013 at 7 h 35 min by Obni | Permalink

    Excellent billet ! La politique de l’actuel pouvoir en France, c’était archi prévu. DSK, Mosco, Cahu… ce sont des chantres du libéralisme le plus froid qui n’ont rien à envier aux anciens ministres de Sarko… Des gens qui parlent de dettes publiques en truquant les chiffres (mais pourquoi comparer le coût total sur 7 ans (durée moyenne de la dette) et le PIB annuel ??? Et qui a démontré que la dépense publique n’était pas un levier de croissance ? Quelle croissance ?)… Des gens pour qui l’offre est plus important que la demande… (A-t-on reboosté le SMIC ? Méprise-t-on l’histoire ? )… Pendant ce temps on discute du mariage (ce truc vieillot) pour tous (alors que le PACS pouvait être amélioré largement), on fait passer des textes hautement libéraux (texte du MEDEF sur l’emploi)… Une honte ! Et un drame.

    • Posted 18 février 2013 at 11 h 12 min by Sophie K. | Permalink

      Oui, c’est terrible d’avoir à la tête d’un pays des gens qui participent à sa mise à sac, et qui brouillent les cartes avec des sujets sociaux en croyant que ça ne se verra pas.
      Côté mariachbourtousse, j’en veux autant à ceux qui nous ont pondu le pacs en sachant que ça ne suffisait pas (et qui ont menti à l’époque, comme Guigou l’a reconnu elle-même).
      Ce « pour tous » me gonfle, d’ailleurs (j’l’ai d’jà dit, jsé). Vendredi soir, passant Place de la République, j’ai vu un panneau « une nouvelle place pour tous ». Me suis dit que question slogans, faisaient dans la récup’, les zélites (pour tous) de la crise (pour tous).

  8. Posted 18 février 2013 at 11 h 27 min by Sophie K. | Permalink

    D’façon, si c’est « pour tous », c’est pas pour nous. Le discount aussi, c’est pour tous. Et bientôt, les CDD, ça sera pour tous, ce qui fera que le discount sera encore plus pour tous. L’obsolescence programmée, c’est effectivement pour tous. La pollution par les diesels, c’est pour tous. La viande de cheval pour tous. Les médocs frelatés idem.
    Les bons salaires, en revanche, c’est pas pour tous. Les soins de qualité, ça devient de moins en moins pour tous. Les vacances, c’est parti pour être un peu moins pour tous. Un toit sur la tête, pas pour tous. Le chômage ? Ah ça oui, pour tous.

    En clair, les trucs « pour tous », c’est de la grosse m… pour chacun, soyons lucides.

  9. Posted 19 février 2013 at 12 h 47 min by solko | Permalink

    J’entends le pingouin qui squatte à l’Elysée dire aux Grecs en ce moment qu’il veut mettre à leur service » l’expérience française de l’Etat. ». Ah ah ! Trente ans de crises et de dettes.
    Ils n’attendaient que ça, les Grecs…

    • Posted 19 février 2013 at 13 h 18 min by Sophie K. | Permalink

      Mouarf ! …Tu veux dire 40 ans pendant lesquels on n’a rien fait, sinon copier les amerloques, leurs centres commerciaux discount et le reste… Quel blabla de la part d’un gouvernement incapable de gestion efficace (si tu savais ce qu’on me raconte, par exemple sur la gestion désastreuse de l’URSSAF, entre autres)… Il tombe mal, en plus, le Franssoué, car je crois que tous les journaleux grecs avaient décidé de se mettre en grève aujourd’hui…

  10. Posted 19 février 2013 at 13 h 20 min by Sophie K. | Permalink

    Et hier, le Monde.fr faisait sa une sur les Femen.
    C’est plus un journal de news, décidément.

  11. Posted 19 février 2013 at 13 h 25 min by patrick verroust | Permalink

    Anno 2013 ne serait il pas un lego virtuel ? Dans la réalité,les goths sont entrés dans la ville, les uns après les autres….
    Hier, j’ai du passer de fois deux heures d’attente dans l’espoir de voir traiter mon dossier de couverture sociale de plein droit sans rupture de couverture. J’avais fait le nécessaire en novembre dernier, il ne retrouvait pas la traçabilité du dossier. Je ne suis, pourtant pas, le mauvais cheval mais je dois avoir l’œil bovin. Soi disant, je n’aurais pas remis le dossier…Il est vrai que j’ai la manie d’aller faire la queue à la SS, pour discuter le bout de gras avec les employés….Ce dossier, que je n’aurais pas envoyé, opérait des conséquences miraculeuses et non demandées,elles!
    Bref, mon dossier a été repris, pour mieux l’égarer, qui sait!
    Il est vrai que je fis remarqué , perfide, que, curieusement, les pièces justificatives ne furent pas nécessaires.
    Le déblocage eut , peut être, lieu parce qu’après 4 heures d’attente ,nous étions trois dont les dossiers n’avaient pas de traçabilité, dont celui d’une femme, pour la deuxième fois. Nous fûmes, peut être,aidés par le pétage de câblé d’une femme qui se mit à hurler et à ne plus jouer au lego, mais aux mots no polis…;
    En retournant à ma voiture, je vis ,à l’entrée de la CAF, une queue,en extérieure,d’une bonne trentaine de personne, dans le froid , interdits d’entrer pour des motifs de sécurité mais « abrité » par un dai qui aurait pu en protéger une dizaine, dela pluie , hélas, il gelait. France , mère des larmes, des arts dilatoires,et de l’être,réduit au néant….
    icon_eek

    • Posted 19 février 2013 at 13 h 31 min by Sophie K. | Permalink

      En Chine, c’est l’année du serpent. En Europe, on poursuit la décennie du cheval de trait surgelé. En France, pays des nœuds et des compartiments à tous les niveaux (d’où les noeuds)(j’ai pas dit les neuneus, hein), on fait la queue (de cheval).