Élémentaire, mon cher Poirot !

 

Hier soir, je me suis mollement effondrée devant Arte pour rereregarder « Mort sur le Nil » et « Meurtre au soleil », deux des adaptations d’Agatha Ze Great tournées avec Peter Ustinov. Bien sûr, je les connais par cœur, les ayant vues chacune au moins trois fois, mais cela m’amusait vraiment de les goûter en version originale, chose qui  était jadis impossible  à la télévision française. L’exercice est, du coup, bien plus savoureux : l’accent belge d’Ustinov y déploie tout son charme, et les répliques de Bette Davis, parfaite en momie surmaquillée croqueuse de perles , d’Angela Lansbury, géniale en pochetronne azymutée, ou de Diana Rigg, ma chère Emma Peel (soupir), devenue cette détestable idiote bronzée qui se fait assassiner dans « Meurtre au soleil », y font merveille, sans parler des autres acteurs.

Sur le plan des intrigues, je dirais que « Meurtre au soleil », qui part, finalement, de la même idée de base que « Mort sur le Nil », soit (spoil !) un-couple-qui-semble-se-détester-assassine-le-« parfait »-amour-de-Monsieur, est mieux fichu que « Mort sur le Nil », en tout cas plus cohérent malgré les petits changements apportés par les scénaristes du film à la trame initiale. Disons surtout que les ficelles sont moins grosses. Parce que « Mort sur le Nil », pardon, mais quel tissu d’invraisemblances !

(Attention, ce qui suit est uniquement réservé à ceux qui connaissent l’histoire, parce que super SPOIL.)

Bon, je te résume rapidement : Un soir, dans le grand salon du bateau, Simon Doyle (Simon McCorkindale) se fait tirer dans la guibole, devant témoins, par son ancienne amante Jacky (Mia Farrow). Celle-ci jette ensuite son revolver par-terre et, hystérique, est emmenée par les témoins dans sa cabine pendant que Simon se tord de douleur sur un canapé. Apparemment, dans les cabines, tout le monde roupille, y compris Poirot. On réveille le médecin qui accourt alors pour soigner Simon, dont la jambe est cassée. Puis le lendemain, on s’aperçoit que la belle et riche épouse dudit Simon a été assassinée durant la nuit par une balle provenant de l’arme de Jacky, abandonnée au salon, puis mystérieusement disparue. Évidemment, ni Simon ni Jacky ne peuvent être soupçonnés : l’un avait la jambe pétée, et l’autre était veillée par une infirmière (jouée, comme la propriétaire de l’hôtel de « Meurtre au soleil », par la délicieuse Maggie Smith, qui n’était pas encore la grand-mère indigne et drôle que l’on connaît).

Bref, je te passe l’enquête qui démontre que tous les voyageurs auraient pu tuer la belle et riche emmerdeuse.  Ce qu’on apprend à la fin,  c’est que Jacky a fait semblant de tirer sur Simon qui a fait semblant d’être blessé, et qu’ensuite Simon, profitant du départ de Jacky avec les témoins, ramasse le revolver, court en chaussettes vers sa cabine, assassine sa femme, revient au salon et se tire une balle dans la cuisse d’un troisième coup de revolver étouffé par une étole. Alors jusque là, tu te dis que ce plan parfait a été conçu par quelqu’un de vraiment brillant. Il est même tellement parfait qu’Agatha a dû s’en mordre les doigts. En effet, comment faire en sorte que Poirot, par la suite, suive le fil qui mènera à la perte des assassins ? …Ben vouais, c’est ennuyeux. Donc, Agatha nous sème des indices invraisemblables : une bouteille de rose à ongles remplie d’encre rouge qui sent le vinaigre (?), une étole et un revolver disparus, mais qu’on retrouve opportunément ensuite dans les eaux du Nil, lestés d’un cendrier et accompagnés d’un mouchoir rougi.

Et là, moi je te dis que ça coince drôlement. Tu es un assassin qui a conçu un plan parfait. Tu fais semblant d’être blessé en pressant sur ta jambe un mouchoir rougi d’encre, encre que tu auras préalablement versée dans l’un des flacons de rose à ongles de ta femme (pourquoi donc, bon sang ? Il suffisait d’un simple encrier, quoi !). Une fois ton meurtre accompli, tu remets ce flacon vidé sur la tablette de toilette de ta femme (mais pourquoi ne pas le jeter dans le Nil ?) histoire, sans doute, d’aiguiller Poirot vers toi. Ensuite, tu reviens au salon, tu tires dans ta jambe ta troisième balle au travers de l’étole de Bette Davis, puis tu remets une balle neuve dans le revolver afin, si on le trouve, qu’on croie que seulement deux balles ont été tirées (là, c’est logique). En même temps, si tu te doutes qu’on va retrouver le revolver, peux-tu me dire pourquoi, mais pourquoi, foutrechiourme, tu enroules l’étole trouée autour, tu y ajoutes le mouchoir trempé d’encre rouge, et tu lestes le tout ? Parce que si on retrouve ce revolver avec tout ça, on va se douter d’un truc, non ? On va voir que sur le mouchoir, c’est de l’encre, pas du sang ! On va se demander pourquoi l’étole est trouée ! Mais non, tu construis un plan d’enfer, mais t’es plus con qu’un cobra sur la fin. Si cela n’avait pas été le cas, tu aurais juste jeté le revolver à la baille après y avoir ajouté ta balle neuve. Ensuite, tu aurais déchiré l’étole pour t’en faire un garrot, histoire de planquer le trou. Enfin, tu aurais trempé le mouchoir de ton sang, histoire de camoufler les taches d’encre. Et là, Poirot, il l’aurait eu dans le baba, je te le dis.

Enfin… Il t’aurait coincé par la suite. Parce que ne me dis pas qu’égorger une malheureuse femme de chambre ne laisse pas de traces sanglantes sur les fringues, alors que Jacky, l’égorgeuse, semble sortir du pressing juste après. Et que le pistolet abandonné par Jacky après le troisième et dernier meurtre ne porte pas d’empreintes.

Non, Agatha, sur ce coup, franchement… A l’époque de « Mort sur le Nil » (1937 pour le roman), on savait relever les empreintes digitales depuis 50 ans. Heureusement qu’en ton temps, les tests adn, le luminol et la recherche de traces de poudre sur la peau n’existaient pas. Ça t’aurait sacrément compliqué la vie.

Enregistrer

Cet article a été posté dans Explorations. Bookmark the permalink. Follow any comments here with the RSS feed for this post. Both comments and trackbacks are currently closed.

6 Commentaires

  1. Posted 6 janvier 2016 at 17 h 17 min by patrick verroust | Permalink

    Nil obstat….
    Commentaire finaud comme d’habitude ….Il n’empêche pas les Poirot de pacotille dans leur courir sur haricot…. Les perspicaces rigolent sans se tirer des balles pour autant…Le charme d’Agatha est de permettre aux ladies and gentlemen de se distraire sans se faire « suez » ….Elle tire à balles à blanc,
    Il y eut tant d’autochtones morts sur le Nil…..et des romans fleuves lassants qui voudraient être pris pour paroles d’évangiles!!!!

  2. Posted 6 janvier 2016 at 20 h 27 min by Sergeant Pepper | Permalink

    Moi aussi, j’étais autrefois amoureux de la divine Emma Peel.

    • Posted 6 janvier 2016 at 20 h 38 min by Sophie K. | Permalink

      Ah, qui ne l’était pas… Mon rêve d’alors était d’être comme elle quand je serais grande. J’ai un chouïa foiré, pas non plus croisé de John Steed, mais tant pis. :D

  3. Posted 8 mars 2016 at 11 h 57 min by patrick verroust | Permalink

    On poireaute…en attendant le changement….regarder le sphinx se taire….c’est chiant…..!!!
    A défaut de tes fulgurances bien travaillées, donne de tes nouvelles….

    • Posted 20 mars 2016 at 12 h 36 min by Sophie K. | Permalink

      Désolée, je vais de plus en plus rarement sur le web en ce moment. C’est très compliqué : depuis 2 ans, je me bats comme une dingue pour maintenir mon petit navire à flot. On ne peut pas tout faire, hélas… ;)