Exil intérieur

Ceci n’a rien à voir avec l’Europe et tout le fatras actuel, que j’ai remisés dans la cave pour le moment*. Mais en lisant l’un des récents posts de Solko, je me suis arrêtée sur les mots « exil intérieur ». Et je me suis alors aperçue que j’avais pratiqué cette discipline dès ma plus tendre enfance. Une forme de survie mentale, née lors de ma rentrée dans les petites classes, et cultivée de plus en plus profondément tout au long de ma scolarité. Car, je vous l’avoue ici, j’ai exécré l’école sous toutes ses formes, et ce de la primaire au lycée. Je l’ai tant exécrée que maintenant, les dimanches soirs me sont parfois encore cafardeux. Je l’ai tant exécrée qu’aujourd’hui encore, la moindre contrainte ressemblant, de près ou de loin, à un devoir, au sens scolaire du terme (et là, je songe aussi bien à la comptabilité, à l’administratif envahissant qu’au travail alimentaire auxquels la société m’oblige à m’atteler régulièrement), me rend la vie pénible au point de vitupérer de rage, et de me battre contre moi-même comme une acharnée pour boucler le pensum imposé en temps et heure.


En dehors de certains cours d’histoire, d’art et de littérature donnés par de bons professeurs (et j’ai eu de la chance de ce côté, merci à eux), l’école ne m’a rien appris. Tout ce que je sais aujourd’hui me vient de ma propre curiosité, je dirais même de ma désobéissance officieuse à l’ordre et à l’égalitarisme imposé. Pour le reste, j’ai très tôt compris que si je voulais me débarrasser de cette corvée, qui consistait à se soumettre à l’ennui de plomb de l’apprentissage de trucs au mieux inutiles, au pire nocifs, et ce durant un minimum de temps, il valait mieux faire semblant.

Faire semblant de tout (y compris faire semblant de ne pas comprendre en une heure ce que j’avais compris en 5 minutes), faire semblant d’être sage, faire semblant d’être obéissante, faire semblant d’écouter. Dans ce domaine, j’ai fort bien réussi. En rongeant mon frein, j’ai fait mes devoirs – donc mon devoir – à fond, mais vite, pour me garder le temps libre dont j’avais si soif pour lire, écouter, voir, songer et apprendre dans un « ailleurs » que je m’étais ménagé secrètement. J’ai également rusé dans moult domaines. Apprendre les départements, par exemple. Je les ai sus par cœur au moment X, et me suis empressée de les oublier dès qu’on ne me les a plus demandés. « À quoi bon connaître les départements ? » me disais-je. J’avais raison, au fond, au vu de leur probable disparition à venir…

C’est que, vois-tu, je savais déjà ce que Conan Doyle a mis en mots dans la bouche de son Sherlock : vu que le compartiment « mémoire » d’un cerveau est limité, l’encombrer de connaissances inutiles ne peut que l’empêcher de retenir les connaissances utiles. À l’époque de l’apprentissage des départements et autres foutaises vercégintorixiennes, j’estimais que retenir la liste des pharaons d’Égypte de la 18e dynastie m’était plus utile (je voulais devenir égyptologue). J’ai donc zappé les départements – mais je suis incollable sur les Amenhotep, et chtoc.

Toujours en faisant semblant par devant et en n’en faisant qu’à ma tête par derrière, j’ai donc surtout appris à rêver en ayant l’air d’écouter, à réciter en ayant une mine convaincue, enfin à ne pas subir de trop près l’autoritarisme, ni celui des maîtres, ni celui, moutonnier et pénible, des élèves en voie de formatage total. Enfin, si j’y réfléchis un tant soit peu, l’école m’aura poussée à dire, durant un temps bien trop long, « oui » en pensant « non », m’implantant au bout du compte une forme indéracinable d’asocialité.

J’ai dû rater des trucs, bien sûr. On rate toujours des trucs quand on rejette en bloc. Mais combiné à la ruse des apparences, l’exil intérieur est finalement la forme la plus aboutie de la rébellion. A 18 ans, après avoir beaucoup et bien fait semblant, j’ai eu mon bac avec mention. Ce n’est qu’ensuite que j’ai pu découvrir Ellul, Lao Tseu, Debord, et tant d’autres encore, si loin des routes balisées. J’étais prête à les comprendre.

PS : Ceci étant, pour sortir l’Europe et ses élections de la cave un instant, je ne parviens pas à comprendre comment des gens qui souhaitent sortir du « tout état » au vu de son échec patent, choisissent de voter, après les marionnettes qu’ils ont élues de leur plein gré depuis plus de trente piges, pour un parti encore plus totalitariste que les précédents. Mais bon. L’école n’apprend pas, décidément, à penser.

* Je suis, en ce moment, en plein exil intérieur, justement…

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33 Commentaires

  1. Posted 26 mai 2014 at 13 h 30 min by solko | Permalink

    Le propre de l’exilé intérieur, c’est que son exil ne dépend pas de ce qui se passe à l’extérieur de lui, parmi les hommes. Ce que dit très bien ton billet qui en fait une « nature ». C’est L’Etranger de Baudelaire qui en est la quintessence.
    En même temps, on pourrait dire de l’exil ce que Nizan dit du voyage à la fin d’Aden Arabie, et qui est vrai aussi : « le voyage est une suite de disparitions irréparables.. Je ne me condamnerai pas à l’enfer des voyages. Mes ennemis ne peuvent pas compter sur cette naïveté de ma part. » L’idéal serait de pouvoir tenir en équilibre entre les deux, la vie spirituelle et l’action politique. Ce que les puissants, dont on voit qu’ils ont souvent renoncé à la première pour jouir de la seconde, ne veulent à aucun prix.

    • Posted 26 mai 2014 at 14 h 40 min by Sophie K. | Permalink

      Oui, tenir en équilibre, tu as raison. Extrêmement difficile. La citation de Nizan est très belle, très juste. Il faut que l’exil ne soit pas hermétique, bien sûr. Mais comme tu le dis, ça ne dépend pas des événements, même si la surabondance d’infos biaisées, de problèmes schizophréniques, de vitesse d’action imposée, de mots de technocrates à tout propos met à mal, en chacun, le processus du rêve et de la créativité.
      On est très menacé, actuellement, car harcelé constamment. Même dormir devient un sujet crucial (je lisais récemment que le monde marchand aimerait tellement évacuer le manque de gain que génère le sommeil, tout en survendant leurs pilules qui font dormir). L’exil, c’est aussi la grève, la négation de ce « l’important c’est de participer » qui, sorti de son contexte, m’a toujours exaspérée : parfois, l’important est de ne plus participer du tout, par survie intérieure… :)

  2. Posted 27 mai 2014 at 13 h 17 min by patrick verroust | Permalink

    D’une économie du refoulement , nous sommes passés à une économie de la jouissance et sa nécessaire exhibition. Sans Dieu ni maitre, il reste à jouir sans entraves, injonction masochiste à bien y réfléchir. Les repères sont perdus, chacun doit se forger les siens, certains se font des repaires de pirates. A d’autres, leur corps sert à exhiber leur vacuité sur la mer des sarcasmes voyeuristes. La solitude existentielle propre à tout être se transforme en un « exil intérieur » alimenté par une insatisfaction généré par ce nouveau rapport au monde….Faut il désespérer pour autant, je ne saurais pas dire.
    J’aime bien la conclusion de ton billet sur ta perplexité sur le vote pour un parti plus totalitariste que ceux qui sont désa-voués aux gémonies…..

    • Posted 28 mai 2014 at 20 h 08 min by Sophie K. | Permalink

      J’adore tes jeux de mots, hahaha !
      A mon idée, l’exil intérieur est plus une question de besoin interne (faire, penser, écrire, créer, lire, absorber, etc.)
      Bien sûr, le contexte joue, mais c’est d’abord une nécessité intérieure, qui se déclenche plus fortement par moments, surtout quand on se contraint beaucoup à des tâches sans intérêt.
      Bref. Compliqué… :)

  3. Posted 29 mai 2014 at 14 h 49 min by Obni | Permalink

    Je pense que la baisse qualitative constatée dans les programmes de l’Education Nationale, le sacro-saint objectif d’amener quoiqu’il en soit 80% d’une classe d’âge au Bac, conduit inexorablement à faire en sorte que beaucoup avalent des couleuvres par manque de recul, par manque de culture et de mise en perspective. Autrement entièrement d’accord à cette nuance près avec ton PS. J’aime bien aussi l’idée d’un exil intérieur… une autre façon de se ressourcer.

    Tu as pu regarder « Blacks Mirrors » sur France 4 ?… Après la Saison 1, France 4 enchaîne maintenant par la Saison 2, ce soir 2ème épisode vers 23h (au fait il n’y a pas de fil rouge dans cette série, on peut donc regarder les épisodes dans n’importe quel ordre)

    • Posted 30 mai 2014 at 10 h 35 min by Sophie K. | Permalink

      Non, pas vu, je vais essayer de voir si ça passe en replay. J’ai lu d’autres très bonnes critiques, d’ailleurs. Tu es au top de la pointe des séries, haha ! ;)

  4. Posted 30 mai 2014 at 10 h 52 min by Obni | Permalink

    Les séries c’est un peu ma came (et ra et ra et ra ta plan )

  5. Posted 30 mai 2014 at 11 h 49 min by Sophie K. | Permalink

    Bon. C’est pas tout ça, mais qu’est devenu l’épisode 8 de GoT sur OCS, bon sang de bois ? Ça fait une semaine que je l’attends, et rien, niente, que dalle, que pouic, nada. Où est ce fichu épisode 8, rôôôntudju ?

    Sinon, que ce gouvernement est enquiquinant, décidément. Non seulement ils coulent le navire, mais en plus ils passent leurs temps à le surcharger d’interdits et de lois inutiles. C’est vraiment devenu pénible, là.

    • Posted 30 mai 2014 at 12 h 11 min by Obni | Permalink

      L’épisode 8 passe dimanche sur HBO. Je ne sais pas quel délais pour le voir sur OCS…

    • Posted 31 mai 2014 at 10 h 59 min by Sophie K. | Permalink

      24h. Mais il y a eu une coupure de 15 jours sur la téloche américaine, à ce que j’ai vu…
      Bon sang. 15 jours dans la vue, et je suis en manque. Affreux. J’sais pas comment je vais tenir un an ensuite.
      :D

  6. Posted 30 mai 2014 at 15 h 06 min by rakam the red | Permalink

    avé!
    j’adhère completement à ça!:
    « A mon idée, l’exil intérieur est plus une question de besoin interne (faire, penser, écrire, créer, lire, absorber, etc.) »

  7. Posted 30 mai 2014 at 15 h 10 min by rakam the red | Permalink

    au tant je suis très sociable, au tant j’aime bien aussi ëtre tranquille entre moi et moi mëme :)

    • Posted 31 mai 2014 at 10 h 56 min by Sophie K. | Permalink

      :)
      Question d’équilibre.
      De mon côté, je m’entends mieux avec les Gibis qu’avec les Shadocks, j’avoue (tout ce qui pompe me pompe, hahaha !)

  8. Posted 31 mai 2014 at 20 h 34 min by patrick verroust | Permalink

    A propos de pompe, le prz a un coup de pompe sondagier. Foutu sondage! Il devrait faire un referendum pour sortir de ses embarras. La question pourrait être la suivante:
    Doit il faire mettre en œuvre une politique qui convaincra les électeurs de ne pas reconduire son mandat ou doit il faire mettre en œuvre une politique qui incitera les électeurs à le maintenir en fonction?
    Dans les deux cas, il reste et on n’en parle plus et vive Machiavel !!!!
    Comme j’en ai un peu marre de cette vie ennuyeuse, j’ai demandé à Dieu si l’éternité, vue du ciel, était longue. Il a estimé à une seconde. Comme j’ai besoin de fric, j’ai profité de l’entretien pour lui demander combien représentait un milliard d’euros vu du haut de l’univers (j’ai envie de t’acheter un tableau) , il a estimé la valeur à un centime. Je lui ai demandé un centime, une seconde, il m’a rétorqué. T’as le temps de peaufiner tes toiles!!

    • Posted 1 juin 2014 at 23 h 15 min by Sophie K. | Permalink

      :D
      Prends ton temps, je n’ai plus de toile à vendre ces temps-ci, j’ai écoulé tout mon stock (sauf celles qui ne sont pas terminées)…
      Et comme je suis leeeeeeeente comme un escargot…
      :)

  9. Posted 31 mai 2014 at 20 h 52 min by nauher | Permalink

    L’exil intérieur, c’est le droit de non, et ce droit-là, écrivait Kant, c’est penser.
    Amicalement…

    • Posted 1 juin 2014 at 23 h 16 min by Sophie K. | Permalink

      Joli… :)
      (Amitiés aussi, je te lis avec assiduité !) ;)

  10. Posted 1 juin 2014 at 8 h 48 min by patrick verroust | Permalink

    Kant, à moi me laisse perplexe….C »st un peu court, une pensée peut, certes, se construire en opposition mais elle peut aussi le faire en prolongation ou en découvrant un nouveau point de vue. Il peut y avoir exil, simple repli, ou allègre confrontation….Non est une opposition, il peut être issu d’une pensée, en générer une ou rester une simple opposition aux tenants et aboutissants informulés….Penser relève d’une hygiène, d’une discipline, d’une ascèse. Essayer de penser ce qu’on pense est un acte de liberté d’abord vis à vis de soi-même. Il est difficile à mener, surtout seul, reste subjectif hors confrontation mais , peut être bouleversant et créateur. Il est nécessaire sans être suffisant et indispensable….

  11. Posted 1 juin 2014 at 14 h 46 min by nauher | Permalink

    Pattrick
    La pensée de Kant est tronquée dans le précédent commentaire et elle a été reformulée plus tard par Alain « penser, c’est dire non ».
    Je n’envisageai pas le non comme un absolu, mais il s’agissait simplement de rappeler que le retrait, la mise à l’écart de soi, n’est pas un refus de penser ou de construire une pensée contre les autres (et comme vous aimez les mots, vous savez qu’être contre peut s’entendre doublement : en opposition ou avec, ce que Guitry avait joliment exploité : « les femmes, je suis contre, tout contre ».), parce qu’il n’y a en effet rien que nous puissions initier sans être entourés, bien ou mal entourés d’ailleurs, entourés dans l’espace mais aussi dans le temps.
    Etre à l’écart, donc, pour être doublement contre. Un petit moment de dialectique, entre le dedans et le dehors

  12. Posted 1 juin 2014 at 18 h 41 min by patrick verroust | Permalink

    Nauher,

    Merci de la précision, j’y acquiesce avec plaisir. Kant était un exilé fondamental ce qui lui donnait la lucidité chirurgical qui caractérise son œuvre. Depuis l’avènement de la nouvelle économie psychique basée non sur le refoulement du désir mais sur le droit absolu et généralisé à la jouissance et à son exhibition, la pensée est rejetée aux marges, façon de ne pas voir que l’individualisme forcené fait de chacun qu’il le veuillle ou non , un exilé. Rien à voir avec les exils de Hugo, Chateaubriand, il s’agit plutôt de relégation. Le sujet passe à l’état d’objet consommable . L’euthanasie pointe son nez. L’assurance-mort n’est plus inconcevable. Un capital serait versé aux ayants droits pourvu que le « de cujus » ait la décence de s’effacer avant de trop couter….Un tel projet sera habillé de belles pensées d’autant plus sincères qu’elles éviteront de dépenser sans penser …La médecine inféodée à l’économie libérale produit des panseurs pas des philosophes!

  13. Posted 1 juin 2014 at 20 h 44 min by la nuit remue | Permalink

    L’insoumis se trouve dans Lointain intérieur, à s’en tenir aux titres

  14. Posted 1 juin 2014 at 20 h 57 min by la nuit remue | Permalink

    L’insoumis
    Quittant le balcon où défilait le Monde, quand il faut rentrer sans arcades, dans la gueule froide de la journée grignoteuse, devant les centaines de boîtes qu’il faut remplir précipitamment, quand il faut quitter le grand vide admirable où l’on avait séjour…
    Tristesse du réveil !
    Il s’agit de redescendre, de s’humilier.
    L’homme retrouve sa défaite : le quotidien.
    Ayant perdu les témoins de sa splendeur, il ne sait que dire. Il peut même passer pour un imbécile, un médiocre, un homme de rien, cependant qu’il y ait peu d’instants encore, il se trouvait entre les Majestés, lui-même sur un trône, parmi les souverains masqués et qu’en grande pompe le suivaient ses gens, tandis que s’élevant toujours plus haut, plus haut encore, il abordait à la plateforme suprême, où, seul, le son des grandes trompettes de la victoire pouvait le rejoindre.
    C’est fini. En vain, le pauvre remonta d’un élan irrésistible le cours de son destin. En vain, il s’éleva. Il lui faut en un instant, et incertain s’il la reverra jamais, quitter sa vraie famille, les célestes siens, pour revenir parmi les étrangers qui se disent ses proches et ne le connaissent pas.
    Il regarde autour de lui. Il se sent accablé.
    La journée le reprend comme un train omnibus prend sa charge de journaliers. Allons, en route ! Et il lui faut s’éloigner.
    Cependant, il se demande comment il pourrait rentrer dans le paradis perdu (et qu’importe que ce soit parfois un enfer).
    Il médite l’évasion, car les « mous » sont les « durs », ne se laissent ni vaincre, ni convaincre, et se reforment entiers et agrandis sous la botte.
    Tous les moyens lui sont bons. Pas besoin d’opium. Tout est drogue à qui choisit pour y vivre l’autre côté.
    Attaquant son cœur à grands coups de café, ou même simplement de fatigue, ou même simplement d’imagination et du fluide intense de son désir, il décolle.
    Il regarde ensuite le monde des objets immobiles, mais qui commencent à chanter, à tenir la note.
    Les immeubles des boulevards, comme appelés à devenir d’immenses vaisseaux, commencent à se caréner.
    D’autres voûtes entre les voûtes des monuments de mettent à osciller lentement.
    Des plafonds descendent continuellement des plafonds… et sans remonter jamais.
    Des visages émanés de son propre visage, partout le regardent.
    Ses tempes chantent haut, en ténor. Cependant que les agrès intérieurs se raidissent.
    Dans la tempête, il entend le Monde, comme il sonne vraiment. Oh ! Qu’il résonne étrangement ! Il le voit aussi, comme il est, jaune, essentiellement jaune et mêlé d’un peu de boue et d’ocre.
    Il est dans la trajectoire et la vie prend un tout autre sens. Chacun est après une autre chandelle. C’est la poursuite vertigineuse, et il n’est pas de pont dans un tourbillon.
    Son cœur se met à sauter comme une balle.
    En sa poitrine, c’est à présent le battement du lac de l’émotion.
    Comme des bulles, des horizons toujours nouveaux apparaissent, croissent, se dilatent, crèvent, réapparaissent, s’étirent, se dilatent, et encore, et encore…
    Progressivement et rapidement formées des cuirasses de frissons maintenant l’isolent, comme son idée profonde isole le somnambule et le retire de la nuit, de ses pièges et de son grave défaut de lumière.
    Dans le calme parfait qui précède les apparitions, son être galvanisé attend la révélation. (Celle-ci vient ou ne vient pas, étant sous une autre dépendance.) De toute façon, le versant est bientôt dépassé, car il y a toujours un versant, et il retombe.
    Ce redoublement de fatigue, quoique au premier abord décevant, lui est une nouvelle occasion de lâcher pied et de déserter l’odieux compartimentage du monde.
    Capitaine à la débâcle, il détruit les derniers échafaudages, il nivelle tout dans la cendre, il accomplit la ruine.
    C’est ainsi qu’il aura été un grand bâtisseur. Sans remuer un doigt, il aura été un grand aventurier.
    Ni but, ni buter, il faut savoir dévaler.
    C’est le jeu de la pierre qui roule.
    Il ouvre la fenêtre. Un instant après, il revient de plusieurs heures de vol. Tel est le Temps pour lui. Telle est sa vie.

    • Posted 1 juin 2014 at 23 h 27 min by Sophie K. | Permalink

      Joli texte, merci.
      Miséricorde, je vois toujours les immeubles haussmanniens comme de grands vaisseaux. Chuis mal barrée, hahaha !
      Ceci dit, je crois que les Monty Python avaient eu l’idée dans un film, eux aussi, de transformer en navire un immeuble sous échafaudages. :)

  15. Posted 1 juin 2014 at 21 h 59 min by patrick verroust | Permalink

    Cette digression pour souligner que l’individu, sans repères, rendu flexible, malléable se voit dénier le droit de dire non, d’autant plus facilement qu’il ne sait plus le concevoir….

    • Posted 1 juin 2014 at 23 h 28 min by Sophie K. | Permalink

      Avec la novlangue, les gens ne comprennent plus ce qu’on leur dit, non plus. Au contraire du « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », le politicien et le technocrate énoncent obscurément ce qu’ils veulent que nous concevions mal… :D

  16. Posted 1 juin 2014 at 23 h 39 min by Sophie K. | Permalink

    Enfin moi j’m’en fous, je suis devenue un vrai samouraï. J’abats les corvées d’un coup de sabre en criant très fort, pis quand c’est fait je passe aux choses sérieuses : écriture, peinture, lecture, dessin, cinoche, contemplation.
    Non mais.

  17. Posted 2 juin 2014 at 9 h 10 min by Zoe Lucider | Permalink

    Je suis en exil intérieur itou : je m’amenage une nouvelle tanière au sein de la grande maison. Besoin de solitude quand je reviens de mes pérégrinations. La naïveté du voyage, j’aime. :-)

  18. Posted 2 juin 2014 at 19 h 54 min by la nuit remue | Permalink

    Oups … Texte de Michaux (Henri). Tout le monde ici l’aura sans doute identifié mais j’ai oublié de le citer ; mon premier copier-coller n’excuse rien. Merci pour la diffusion.

    • Posted 2 juin 2014 at 23 h 47 min by Sophie K. | Permalink

      Merci de la précision, ô Nocturne. Ah non, je n’avais pas identifié du tout, honte à moi. Je n’ai lu que quelques poèmes du grand Michaux. (D’ailleurs, je ne parviens pas à remettre la main sur le seul recueil que j’ai de lui, rrrrrhgggh…)

  19. Posted 2 juin 2014 at 23 h 53 min by la nuit remue | Permalink

    Le désordre qui sied