Ivan Bilibin (1876-1942)

Non, décidément, Hergé n’a pas inventé la ligne claire. Je vous avais déjà touché un mot d’Edmond Dulac, je vous parlerai sans doute un de ces quatre d’Arthur Rackham, d’Aubrey Beardsley le Magnifique et de Wyeth le Pirate, mais voici d’abord Ivan Bilibin, l’un des maîtres de cette confrérie chatoyante et passionnée.

Attaché à l’Art Nouveau, Bilibin appartient à ce qu’on appelle « l’Age d’or de l’Illustration », période faste située entre 1880 et 1920 durant laquelle oeuvrèrent tous ces génies du pinceau. A leur manière, ces artistes retrouvèrent l’art de l’enluminure, que ce soit dans la façon d’aborder d’un trait de velours de vastes scènes de combat, ou d’orner, souvent avec des détails pleins d’humour, les encadrements de leurs dessins. Comme eux, Bilibin sut rénover et remettre en vogue les contes traditionnels, de Grimm à Perrault en passant par Pushkin, Les Mille et Une Nuits, les Fables de La Fontaine ou les mythes Grecs.

Né près de Saint-Pétersbourg en 1876, Bilibin fut l’élève du peintre et sculpteur Ilya Repin, l’un des membres du groupe « Perdvizhniki » (en français, « Les Itinérants »), mouvement  qui luttait (une fois de plus) pour une nouvelle forme d’art, enfin débarrassée des contraintes officielles du « must » pompier d’alors, et tournée vers une expression plus vigoureuse, proche de la vérité naturaliste.

Après avoir complété son éducation à Munich, fortement influencé par les artistes et graveurs Japonais (dont certainement Hokusai), Bilibin s’intéressa très vite au folklore Russe, illustrant à partir de 1901 les traditionnels contes de fées Slaves qui le rendirent célèbre. Entre 1902 et 1904, il voyagea énormément, explorant le nord de la Russie pour le compte du département d’ethnographie du Musée Russe (plus tard Musée d’Ethnographie de Saint-Pétersbourg) dans le but de recueillir une collection d’objets d’art populaires. Sa fascination pour l’architecture des izbas, des demeures et des églises de bois (qu’il photographia en partie), son goût des broderies, dentelles et vaisselles anciennes ainsi que son immense érudition quant à l’Art Russe du XVII ème siècle font de ses illustrations, outre leurs qualités graphiques incontestables, de petits chefs-d’œuvre documentaires.

Après 1905, Bilibin réalisa nombre de dessins au service de la cause révolutionnaire, puis il quitta la Russie en 1920 et s’établit un temps en Egypte avant de venir s’installer à Paris en 1925.

Passionné par la scène, Bilibin fut aussi un créateur de costumes et décorateur de théâtre réputé qui travailla maintes fois pour l’Opéra de Paris et les Ballets Russes (Glinka, Rimski-Korsakov). Maître en peintures murales, il refit la décoration de l’Ambassade de Russie de Paris, de plusieurs maisons particulières et de quelques églises orthodoxes.

Il revint vers l’illustration en 1931 pour un éditeur Français mais retourna vivre en Russie après 1936 ; il continua d’y exercer son art tout en enseignant jusqu’à sa mort en 1942, durant le siège de Leningrad. Il laissa derrière lui un grand nombre de projets hélas inachevés.

Lors d’un voyage à Moscou dans les années 90, j’ai pu acheter les « Contes Russes » de Bilibin réédités en 1976, et c’est ainsi que j’ai découvert cet orfèvre aux aquarelles lumineuses et précises. Depuis, j’attends de pied ferme (enraciné, devrais-je dire) qu’un éditeur français ait la bonne idée de publier ses œuvres complètes. J’attends également qu’un jour, une exposition nous permette de voir enfin de près son travail merveilleux (et si possible celui, tout aussi extraordinaire, de ses contemporains).

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