Le silence d’Edward Hopper

Compartiment C, voiture 193, 1930

De tous les peintres dont j’ai vu les œuvres, celui qui me touche le plus est et reste Edward Hopper. Peut-être parce que chacune de ses toiles raconte une histoire ; peut-être aussi parce qu’aucune n’est véritablement ce qu’elle semble. Un observateur distrait dirait de son travail : « Voilà un homme qui, témoin de son époque, peint des villes, des paysages, des maisons ou des rues remplies de gens affairés ou songeurs. » Un observateur attentif se rendra compte que les rues sont presque désertes, les appartements étroits comme des boîtes, les maisons quasiment toujours isolées, abandonnées au temps et à la lumière. Quant aux sujets animés des œuvres, on les voit soit coincés entre des murs, soit confrontés à une nature immense, indifférente, un paysage dont on ressent la toute puissance, certes domptée pour quelque temps, mais prompte à se rapprocher, à enserrer et à menacer d’engloutir à nouveau le monde rectiligne et technique issu du cerveau humain.

House at dusk, 1939

The Night Window, 1928

New York Movie, 1939

Les personnages paraissent d’ailleurs le sentir : écrasés par le poids labyrinthique des villes mais craintifs devant l’anarchie de la nature, tous, à leur manière, ont l’air d’attendre quelque chose, de songer au chemin qu’ils devraient prendre, ou, comme cette ouvreuse de cinéma,  de tenter de rassembler les morceaux de leur vie pour en faire quelque chose de cohérent. Quand on pénètre pleinement son œuvre, on découvre que l’univers de Hopper est étrange, dérangeant, étouffant, parfois même à la limite de l’absurde.

Room in Brooklyn, 1932

Gas, 1940

On se baigne cependant les yeux de cette lumière matinale ou crépusculaire qui frôle murs de briques et forêts lointaines ; à l’abri de nos voitures, on roule sur les highways en contemplant, à l’horizon, ces maisons fantomatiques, ces voies ferrées, ces phares blancs dressés comme des vigies au bord de l’océan ; puis on finit par disparaître au cœur de la fausse nuit qui noie les cités modernes, anonyme parmi les anonymes, et, avant d’échouer dans un bar impersonnel éclairé aux néons, on marche le visage levé vers les fenêtres illuminées de demeures cossues, feintes promesses d’une vie forcément meilleure…

Lighthouse, 1927

Né en 1882 à Nyack, une bourgade située le long de l’Hudson au nord de New-York, Edward Hopper faisait partie de la classe moyenne de cette Amérique jetée à corps perdu dans la conquête de la modernité. Entré à la New School of Art en 1900, il fit ses études sous l’égide de Robert Henry, peintre réaliste en guerre contre l’académisme d’alors.

Notre-Dame de Paris, 1907

Entre 1906 et 1910 , Hopper se rend à Paris et y découvre, en peignant avec gourmandise les quais, les parcs et les bâtiments, l’importance de la lumière, quête dont il ne se départira plus. Francophile avéré, Hopper reviendra plusieurs fois en France, mais sa carrière se construit à New-York, et après des débuts comme illustrateur et publiciste, il finit par se consacrer entièrement à sa peinture. On y retrouve mille influences, celles de Goya, de Courbet et de Daumier pour nombre de ses personnages, celle de Rembrandt pour le travail sur la lumière, et celles, notamment, de Degas et de Manet pour sa technique.

Chop Suey, 1929

Après plusieurs expositions collectives et des débuts financièrement difficiles, Hopper connaît le commencement de la gloire en 1920 avec sa première exposition personnelle au Mac Dowell Club. Installé dans un atelier à Washington Square, Hopper se marie en 1924 avec « Jo », soit Joséphine Verstille Nivison, ancienne condisciple, peintre elle aussi. Ensemble, ils achètent une maison à Cape Cod, et ils ne se sépareront plus jusqu’à la mort de Hopper, le 15 mai 1967.

Cape Cod Morning, 1950

Hopper est l’un des peintres ayant, de son vivant, connu le plaisir de voir acheter ses toiles par les musées. La première d’entre elles, « La maison au bord de la voie ferrée » (ci-dessous, 1925) fut donnée en 1930 par le millionnaire Stephen Clark au Museum of Modern Art, et la même année, la seconde, « Tôt un dimanche matin » (1930, ci-dessus), fut acquise pour une belle somme par le Whitney Museum of Art.

Railroad House, 1925

Octobre 2012 : Ne pas manquer l’exposition d’Edward Hopper au Grand Palais jusqu’au 28 janvier 2013.

Ajout de deux liens sur deux analyses passionnantes des oeuvres de Hopper :

Pintura (click)

Off-Shore (click)

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3 Commentaires

  1. Posted 7 octobre 2012 at 14 h 02 min by Sophie K. | Permalink

    Evidemment, je publie à nouveau ce post à cause de l’expo du Grand Palais. (Gilles, merci à toi pour les places…)
    icon_smile

  2. Posted 3 décembre 2012 at 17 h 54 min by Jacques | Permalink

    Encore plus passionnant qu’un roman policier ! Je découvre l’univers d’Hopper comme si je n’en avais jamais entendu parler. J’aime beaucoup l’humour de votre blog, la qualité des infos et l’originalité des sujets.

  3. Posted 4 décembre 2012 at 0 h 40 min by Sophie K. | Permalink

    Merci Jacques, et bienvenue ici ! :)