Léon Spilliaert (1881-1946)

« Femme de profil », Léon Spilliaert, 1907

Exposé en 2008 à Orsay, l’artiste belge Léon Spilliaert fut entre autres un contemporain de Munch, d’Ensor, de Maeterlinck et de Vuillard. Au-delà du symbolisme, son œuvre se rapproche beaucoup de celle d’Edward Hopper : à travers leurs perspectives étranges, leurs paysages à la fois réalistes et fantastiques, leurs villes-décors labyrinthiques, leurs bords de mer crépusculaires,  ces deux-là parlent finalement des mêmes choses.

Spilliaert, « Plage à marée basse », 1909

« Printemps », 1911

Comme Hopper, mais de façon moins sereine, Spilliaert peint des humains songeurs, absents, à la dérive, emportés vers un « ailleurs » impalpable. Ses personnages semblent se heurter aux murs dévorants des cités aussi bien qu’à l’immensité déstabilisante d’une nature indifférente. Parfois, on les sent sur le point de se dissoudre dans leurs décors ; d’autres fois, ils tentent apparemment de s’extraire d’un prodigieux état de choc : s’ils y parvenaient, nous les verrions alors, à n’en pas douter, hurler le «  Cri » de Munch…

Spilliaert, « La traversée », 1913

Edward Hopper, « Soir Blue », 1914

Les fameux autoportraits « spectraux » de Spilliaert me font songer à Murnau (1888-1931) et à son Nosferatu, ou aux films muets, hallucinants de démesure et de férocité, d’Erich Von Stroheim (1885-1957). Leurs œuvres, qui décrivent la dissolution de l’être dans l’avoir et dissèquent une société aliénée, sont quasiment contemporaines et se complètent extraordinairement.

Spilliaert, autoportrait

La véritable malédiction de l’artiste – qui serait sa bénédiction si nous vivions dans un Eden – est d’être extrêmement perméable au monde. En contemplant les visions de ces hommes nés au tournant de la modernité, on pressent qu’eux aussi marchaient sur un fil, et qu’il aurait suffi d’un souffle pour les faire tomber dans la gueule ouverte de la folie. Explorateur passionnant de son époque, Spilliaert fut un précurseur, nombre de ses images en témoignent, telle celle-ci, à laquelle Nicolas de Staël répond en écho.

Spilliaert, « Femme sur la digue », 1908

Nicolas de Staël, « La route d’Uzès », 1954

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