Samivel (1907-1992)

Samivel, « Les Malheurs d’Ysengrin », Delagrave – édition de 1939

Né Paul Gayet-Tancrède, le dessinateur Samivel a été l’un des tous premiers illustrateurs que j’ai aimés. Je me revois, plongée des après-midi entières dans son univers, au long de pages qui, ça se devinait à leur usure, avaient enchanté mes propres parents quand ils étaient eux-mêmes petits. D’abord ce pauvre Ysengrin, dont je plaignais les misères et le ventre creux, puis François de France, avec ses lignes pures, et ses détails précis qui me ravissaient. D’autres encore ensuite, du « Voyage de Monsieur Dumollet » à « Sous l’œil des choucas » (l’un de ses premiers livres), qui tout en ayant un peu vieilli, reste un classique du dessin d’humour d’avant guerre.

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N.C. Wyeth (1882-1945)

Méconnaître Newell Convers Wyeth, c’est méconnaître l’un des plus grands illustrateurs Américains de la fin de l’Âge d’or de l’illustration occidentale, l’une des locomotives fabuleuses à laquelle s’accrochèrent ensuite les beaux wagons des débuts de la bande dessinée. Ses illustrations sont depuis devenues des classiques (notamment celles décrivant l’univers des pirates) et vous avez probablement déjà vu quelques uns de ses travaux sans le savoir.

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Harold Foster (1892 -1982)

Il y a dans les dessins d’Harold Foster des cadrages et un sens de l’espace qui m’ont toujours stupéfiée. Outre ses encres somptueuses (je recommande d’acheter ses œuvres en noir et blanc plutôt que les versions colorisées), l’homme était un expert en dessin animalier et en anatomie (il a dessiné quatre aventures de Tarzan durant les années 1930 avant que Burne – prononcez « Beurn » – Hogarth, autre grand dessinateur, lui succède), un visionnaire raffiné et un sacré conteur, puisqu’il maîtrisa à la perfection le déroulement de l’épopée de Valiant, son jeune prince de Thulé devenu chevalier de la Table Ronde.
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Gregory Crewdson, photographe « Hopperien » et cinéphile

Pour qui se nourrit de l’image – et quand je dis « se nourrit « , je parle d’une faim et d’une soif inextinguible, d’un besoin qui pourrait se comparer à celui d’un vampire tant il est question, pour celui qui crée ou qui veut créer son propre univers, de se trouver un chemin visuel qui boostera son propre imaginaire afin de lui faire quitter les rivages médiocres de « l’image pour tous », de « l’infiniment régurgité » et du « déjà vu mille fois » – pour qui se nourrit de l’image, disais-je donc, le Graal est de trouver un artiste contemporain qui va enfin lui ouvrir une nouvelle porte. Cet artiste, lui-même rassasié de merveilles issues du passé ou du présent, aura su construire un univers personnel original et fort, sans nier l’apport des maîtres qu’il a choisis, mais en allant plus loin qu’eux, en explorant ce qu’ils n’auront pas exploré, en extirpant de leur matière le détail qui l’aura fait vibrer, la lumière bleue qui le hante lui, sa « note bleue » aurait dit le pianiste Thelonious Monk.

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Léon Spilliaert (1881-1946)

« Femme de profil », Léon Spilliaert, 1907

Exposé en 2008 à Orsay, l’artiste belge Léon Spilliaert fut entre autres un contemporain de Munch, d’Ensor, de Maeterlinck et de Vuillard. Au-delà du symbolisme, son œuvre se rapproche beaucoup de celle d’Edward Hopper : à travers leurs perspectives étranges, leurs paysages à la fois réalistes et fantastiques, leurs villes-décors labyrinthiques, leurs bords de mer crépusculaires,  ces deux-là parlent finalement des mêmes choses.

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Meurtres en gros plan : Michel Gourdon

Dans les années 60, on ne laissait pas traîner les romans dits « de gare » n’importe où. Fallait pas que des menottes innocentes puissent en feuilleter quelques pages au risque de tomber sur des phrases comme « il glissa sa main dans sa poche intérieure et caressa le revolver. Il était là, tiède et pesant comme une bête » ou « la tension nerveuse exacerbait son désir ». Oui, bon, la réaction parentale peut se comprendre, c’était pas de la prose Comtesse de Ségur, ni du Balzac, assurément. Aux Éditions « Fleuve Noir », quelle que soit la collection (Feu, Angoisse, Espionnage, Spécial Police, etc…), le problème était plus crucial encore, et papa, maman, oncle Georges ou grand-père Henri avaient des sueurs froides en songeant aux couvertures de Michel Gourdon.

Si vous avez plus de trente ans, ne me dites pas que vous ne connaissez pas Michel Gourdon. Évidemment, si vous avez trente ans pile-poil, vous êtes (un peu) excusé, vous n’aviez que deux printemps au moment où il a arrêté d’œuvrer pour le Fleuve Noir, après dix-huit ans de bons et loyaux services, c’est à dire à peu près 3500 couvertures. 3500 gouaches. Une paille.

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Hiroshige (1797-1858), la neige et le feu

C’est toujours assez difficile, quand on n’y connaît pas grand-chose, de distinguer un auteur d’estampes Japonaises d’un autre, de ne pas confondre leurs styles, et de retracer leur histoire. Sur le plan des dates, disons juste qu’Hiroshige (1797-1858*) naît trente-sept ans après Hokusai (1760-1849*), ce génie dont l’œuvre prolifique a chevauché la fin du dix-huitième et le début du dix-neuvième siècle. Dans les faits, Hiroshige, non moins génial, devint célèbre au Japon en éditant en 1833 (trois ans après la parution des fameuses « Trente-six vues du Mont Fuji » d’Hokusai) ce qui est toujours considéré comme son chef-d’œuvre et qui est en tout cas son œuvre la plus connue, « Les cinquante-trois étapes de la route de Tokaido », série imprimée à plus de 10.000 exemplaires en premier tirage. Hiroshige a alors trente-six ans (et Hokusai en a déjà soixante-treize).

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Ivan Bilibin (1876-1942)

Non, décidément, Hergé n’a pas inventé la ligne claire. Je vous avais déjà touché un mot d’Edmond Dulac, je vous parlerai sans doute un de ces quatre d’Arthur Rackham, d’Aubrey Beardsley le Magnifique et de Wyeth le Pirate, mais voici d’abord Ivan Bilibin, l’un des maîtres de cette confrérie chatoyante et passionnée.

Attaché à l’Art Nouveau, Bilibin appartient à ce qu’on appelle « l’Age d’or de l’Illustration », période faste située entre 1880 et 1920 durant laquelle oeuvrèrent tous ces génies du pinceau. A leur manière, ces artistes retrouvèrent l’art de l’enluminure, que ce soit dans la façon d’aborder d’un trait de velours de vastes scènes de combat, ou d’orner, souvent avec des détails pleins d’humour, les encadrements de leurs dessins. Comme eux, Bilibin sut rénover et remettre en vogue les contes traditionnels, de Grimm à Perrault en passant par Pushkin, Les Mille et Une Nuits, les Fables de La Fontaine ou les mythes Grecs.

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Le silence d’Edward Hopper

Compartiment C, voiture 193, 1930

De tous les peintres dont j’ai vu les œuvres, l’un de ceux qui me touchent le plus est Edward Hopper. Peut-être parce que chacune de ses toiles raconte une histoire ; peut-être aussi parce qu’aucune n’est véritablement ce qu’elle semble. Un observateur distrait dirait de son travail : « Voilà un homme qui, témoin de son époque, peint des villes, des paysages, des maisons ou des rues remplies de gens affairés ou songeurs. » Un observateur attentif se rendra compte que les rues sont presque désertes, les appartements étroits comme des boîtes, les maisons quasiment toujours isolées, abandonnées au temps et à la lumière. Quant aux sujets animés des œuvres, on les voit soit coincés entre des murs, soit confrontés à une nature immense, indifférente, un paysage dont on ressent la toute puissance, certes domptée pour quelque temps, mais prompte à se rapprocher, à enserrer et à menacer d’engloutir à nouveau le monde rectiligne et technique issu du cerveau humain.

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